L’Afrique aborde 2026 à un moment charnière de son histoire économique. Vingt et un pays africains devraient atteindre une croissance supérieure à 5% en 2025, confirmant la résilience du continent face aux turbulences mondiales. Pourtant, derrière ces chiffres encourageants se cache une réalité plus complexe. L’industrie africaine ne représente que moins de 2% de la production manufacturière mondiale, un paradoxe troublant pour un continent qui ambitionne de devenir une puissance industrielle d’ici 2063. Alors que la quatrième Décennie pour le développement industriel de l’Afrique démarre en 2026, cinq défis critiques se dressent devant les décideurs. Leur résolution conditionnera la capacité du continent à transformer son potentiel démographique en dividende économique ou à sombrer dans une instabilité chronique. Le premier de ces paris concerne précisément l’industrialisation. Malgré des décennies de discours volontaristes, l’Afrique reste essentiellement exportatrice de matières premières brutes. Des pays comme la Côte d’Ivoire annoncent désormais leur volonté d’accélérer la transformation agro-industrielle pour créer davantage de valeur ajoutée et d’emplois. Le Mali, le Burkina Faso et même le Rwanda placent l’industrialisation parmi leurs priorités nationales pour 2026. Mais cette ambition se heurte à des obstacles structurels massifs : infrastructures électriques défaillantes, coûts de production élevés, main-d’œuvre qualifiée insuffisante. Le Directeur général de l’ONUDI, Gerd Müller, le dit sans détour : l’avenir industriel de l’Afrique nécessite des investissements ciblés et soutenus, pas seulement des intentions. La transition d’une économie extractive vers une économie manufacturière exige des investissements colossaux dans les zones économiques spéciales, les chaînes de valeur régionales et la formation technique. Sans une rupture radicale avec le modèle actuel, 2026 ne sera qu’une année de plus dans la longue liste des occasions manquées.
L’Afrique subsaharienne importe actuellement environ 65 milliards de dollars de denrées alimentaires chaque année, un chiffre appelé à exploser avec la croissance démographique. Pourtant, comme le souligne Élisabeth Claverie de Saint-Martin du Cirad, le continent a la maîtrise de sa destinée alimentaire et n’est pas en attente de solutions externes. L’Afrique possède 65% des terres arables mondiales et ne dépend des importations que pour 16% de ses besoins, un niveau inférieur à la moyenne mondiale. Mais cette moyenne cache des disparités énormes. L’accès au financement reste le principal obstacle, avec un déficit estimé à 170 milliards de dollars. L’International Finance Corporation étend son Programme d’accélération de l’agriculture à 32 pays avec l’objectif d’augmenter la production de 50% d’ici 2030 pour nourrir 1,3 milliard de personnes. Ce pari impose une révolution agricole basée sur les AgTech, l’agroécologie et les pratiques climato-intelligentes. Des pays comme le Maroc l’ont compris, engageant 5 millions d’hectares avec une stratégie articulée autour de l’interconnexion des bassins, du dessalement et du goutte-à-goutte.
L’Afrique subsaharienne compte plus de 100 millions d’enfants non scolarisés, le taux le plus élevé au monde. Pire encore, 89% des enfants de 10 ans sont incapables de lire et de comprendre un texte simple. La Déclaration de Dar es Salaam, issue du sommet de juillet 2025, engage 43 pays africains à intensifier leurs investissements dans l’éducation, la santé et les compétences. Mais moins d’un pays sur cinq alloue 20% de son budget national à l’éducation, comme le recommande l’objectif de développement durable. Ce sous-investissement chronique a des conséquences dramatiques : entre 10 et 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, mais seulement 3 millions d’emplois formels sont créés. La Banque africaine de développement lance en 2026 un système de marqueurs pour garantir que tous ses projets intègrent des composantes favorisant l’employabilité. Des universités comme Carnegie Mellon à Kigali forment des ingénieurs africains aux technologies de l’information. Mais ces initiatives restent marginales face à l’ampleur du défi. Sans un investissement massif dans l’enseignement technique, professionnel et supérieur, l’Afrique gaspille son principal atout : sa jeunesse. Au-delà du capital humain, le quatrième pari concerne l’intégration régionale et la gouvernance. L’AfCFTA devait transformer le commerce intra-africain et créer un marché de 1,3 milliard de consommateurs. Trois ans après son lancement, les résultats restent décevants. Les barrières non tarifaires persistent, les infrastructures logistiques font défaut, et les mécanismes de règlement des différends demeurent inopérants. Parallèlement, la corruption, l’insécurité juridique foncière et l’instabilité politique continuent de dissuader les investisseurs. Pourtant, Maurice, la Tanzanie et le Botswana démontrent qu’une gouvernance rigoureuse attire les capitaux, même avec des économies de taille modeste. Le cinquième pari, celui de la transition énergétique, conditionne tous les autres. Plus de 600 millions d’Africains vivent encore sans accès à l’électricité. Le continent possède 30% des réserves minérales mondiales nécessaires aux technologies vertes et pourrait capter plus de 10% des 16 000 milliards de dollars de revenus des minéraux verts d’ici 2030. Pourtant, faute de capacités de transformation locale, l’Afrique risque de reproduire le schéma colonial, exportant ses ressources brutes et important des produits finis.
L’année 2026 ne sera pas celle des miracles, mais elle pourrait être celle des choix décisifs. Les dirigeants africains disposent désormais de tous les outils nécessaires. Ce qui manque, c’est la volonté politique de rompre avec les logiques court-termistes. Les cinq paris, industrialisation, souveraineté alimentaire, capital humain, intégration régionale et transition énergétique, forment un tout indissociable. Gagner l’un sans les autres serait illusoire. Les perdre tous serait tragique. Le continent le plus jeune du monde mérite mieux que des discours. Il mérite des actes, des investissements et des résultats. 2026 dira si l’Afrique était à la hauteur de son destin.
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