Pauvreté, conflits, famines : le récit dominant sur le continent tient en quelques mots. Il n’est pas faux, il est incomplet. Et cette paresse du regard a un prix, que les Nations unies chiffrent en dizaines de milliards de dollars.
Demandez à un dirigeant européen quelles images lui inspire le mot « Afrique » : la réponse arrive vite, et elle se ressemble d’une conversation à l’autre. Pauvreté, conflits, famines, épidémies, économies fragiles. Ces réalités existent dans certaines régions, et elles méritent d’être prises au sérieux. Mais un continent réduit à ses crises est un continent que l’on ne voit plus. On en oublie l’histoire, la diversité des peuples et tout ce qui, chaque jour, le transforme.
Le premier malentendu est presque géographique. L’Afrique n’est pas un pays : elle compte cinquante-quatre États membres des Nations unies, chacun avec son histoire, ses langues et son économie. Rien ne ressemble moins à Casablanca que Nairobi, ni à Dakar que Johannesburg.
C’est souvent dans l’entreprise que l’écart entre l’image et la réalité frappe le plus. En avril 2007, l’opérateur kényan Safaricom lançait M-Pesa, un service permettant d’envoyer et de recevoir de l’argent par simple téléphone mobile. Avant son arrivée, un Kényan sur quatre avait accès à des services financiers ; ils étaient plus des deux tiers en 2014, dont près de la moitié sans compte bancaire. Dans l’agriculture, la santé ou les énergies renouvelables, d’autres entrepreneurs conçoivent à leur tour des solutions pensées pour leur marché, et non importées. Beaucoup sont des femmes, beaucoup sont jeunes, et leur réussite n’a rien d’héroïque : elle dépend de conditions très concrètes, de l’éducation au financement en passant par les infrastructures. Les reconnaître, ce n’est pas les célébrer comme des exceptions capables de tout surmonter, mais admettre qu’ils résolvent déjà une partie des problèmes que le récit dominant leur attribue. La culture raconte la même histoire, souvent mieux. Musique, cinéma, littérature, mode, arts visuels : les créateurs du continent touchent un public bien au-delà de leurs frontières, et Nollywood, le cinéma nigérian, en est l’exemple le plus connu. En puisant dans leurs traditions pour parler d’amour, d’ambition, de famille ou d’identité, ils dialoguent d’égal à égal avec le reste du monde, et chacune de leurs œuvres fissure un peu le cliché. Reste la mémoire, plus ancienne qu’on ne le croit. C’est au Maroc, sur le site de Jebel Irhoud, qu’ont été mis au jour les plus anciens fossiles connus d’Homo sapiens, vieux d’environ 300 000 ans. Des traditions orales aux manuscrits de Tombouctou, des cités anciennes aux forêts, déserts et savanes, ce patrimoine est protégé par des communautés, des chercheurs et des organisations qui entendent le transmettre aux générations suivantes.
Raconter autrement ne veut pas dire embellir. Conflits, inégalités, chômage, défaillances de gouvernance, effets du changement climatique : ces enjeux demeurent dans plusieurs pays, et les taire serait une autre forme de caricature. Un récit juste parle des obstacles et des réponses qu’on leur apporte. Surtout, il laisse la parole aux Africains eux-mêmes, au lieu de les faire décrire, une fois de plus, par des observateurs extérieurs. Car le cliché n’est pas qu’une injustice symbolique ; il se paie comptant. En avril 2023, le Programme des Nations unies pour le développement estimait que des notations de crédit moins subjectives pourraient faire économiser jusqu’à 74,5 milliards de dollars aux pays africains. Lorsque le risque perçu dépasse le risque réel, la dette coûte plus cher et les investissements se raréfient.
Changer de regard est donc un travail collectif. Les médias peuvent élargir leurs sujets, les écoles mieux enseigner l’histoire et les cultures du continent, chacun diversifier ses sources. L’Afrique ne se résume ni à ses difficultés ni à ses promesses. Elle est une réalité complexe, diverse et en mouvement, qui mérite la nuance que l’on accorde spontanément aux autres régions du monde : reconnaître ses défis sans oublier ses talents, ses traditions sans nier sa modernité, ses besoins sans minimiser ce qu’elle apporte. Derrière les clichés, il y a d’abord des femmes et des hommes qui construisent, inventent, transmettent et imaginent leur avenir.
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