À Madegoua, la base militaire était “à huit kilomètres” »

À Madegoua, la base militaire était “à huit kilomètres” »

11 octobre 2026

Des habitants y avaient aidé les autorités, et l’armée stationne non loin. Cela n’a pas suffi. Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, douze ans après la déclaration de guerre à Boko Haram, les villageois se protègent seuls, et l’État arrive après.

Il était un peu moins de deux heures du matin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, quand des hommes nombreux et lourdement armés sont entrés dans Madegoua. Ils ont pris des hommes au hasard, les ont ligotés, puis exécutés. Le ministère de la Défense compte quatorze morts, d’autres sources quinze ; selon des sources policières, c’est le bilan civil le plus lourd depuis 2018. L’assaut a duré plus d’une heure, rapporte RFI, sans rencontrer de résistance, alors qu’une base avancée de l’armée se trouve à huit kilomètres environ, s’étonne un natif du village. Pourquoi Madegoua ? Le maire de Makary, Agbassi Adoum, y voit des représailles. Quelques semaines plus tôt, un comité de vigilance avait découvert un stock de munitions et l’avait remis aux autorités ; le 9 août, un homme présenté comme un ravitailleur de Boko Haram avait été arrêté, dénoncé par des habitants selon l’élu. L’hypothèse n’est pas confirmée et l’attaque n’a pas été revendiquée. Elle dit pourtant ce que l’on peut redouter ici : qu’aider l’État expose davantage qu’il ne protège.

Dès le 17 septembre, les familles sont parties.

Les villages des environs se sont vidés, et Waza a vu arriver des familles entières, à moto, à pied ou en tricycle. « C’est Boko Haram qui nous a forcés à quitter nos villages », dit Kassoum Saley, l’un des déplacés, qui ajoute : « Nous sommes tellement débordés que nous devons monter la garde dans le village de 18 h à 5 h du matin. » Selon le reportage d’Africanews, les arrivants étaient terrifiés et dormaient à la belle étoile, sans sécurité ni aide alimentaire. Des femmes et des enfants sont restés plusieurs jours sans manger ni boire suffisamment. « Ils ont abandonné leurs villages et tous leurs biens », résumait quatre jours plus tard Mahamat Amadou, responsable de la santé à Waza, devant la caméra de la chaîne. Or ce que l’on abandonne en fuyant ne se remplace pas en quelques semaines. Un champ quitté en septembre, c’est une récolte compromise ; un troupeau laissé sans gardien, c’est une épargne qui se disperse. Les enfants n’ont plus d’école, puisque celles de Waza sont devenues des dortoirs. Et lorsque le calme revient, la peur reste : on ne rentre pas dans une maison où l’on a vu mourir ses voisins sur la seule foi d’un communiqué.

Une réponse à la mesure du mal ?

Le gouvernement n’est pas resté inerte. L’armée a lancé une opération de ratissage. Onze jours après l’attaque, le ministre chargé de la Défense et celui de l’Administration territoriale se sont rendus à Waza, puis une réunion s’est tenue à Maroua, où ont été annoncés des renforts, une caserne et le déploiement d’un bataillon amphibie. On y a aussi décidé de remobiliser les comités de vigilance. Autrement dit, de demander aux villageois de continuer à faire ce qui, à Madegoua, leur a peut-être coûté la vie.

Ces comités n’ont rien de nouveau. Ils réunissent des bénévoles munis d’armes rudimentaires, chargés de surveiller les allées et venues et de prévenir les autorités. Leur engagement se paie cher : dès 2019, l’Institut d’études de sécurité décrivait comment Boko Haram s’en prend à eux et à leurs communautés pour les dissuader de coopérer avec l’armée. Deux ans plus tôt, l’International Crisis Group recommandait aux États du lac Tchad de ne pas multiplier ces unités et de bâtir plutôt des réseaux d’alerte permettant aux civils d’obtenir la protection de l’État. Neuf ans plus tard, la recommandation se lit comme un reproche.

L’opposition, elle, parle d’un « silence coupable » du chef de l’État et d’un pays qui aurait « abandonné l’initiative aux terroristes ». Le propos est partisan, mais Madegoua n’est pas un cas isolé : selon l’OCHA, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires, 308 personnes ont été enlevées dans la région entre avril et juin, plus du double par rapport à la même période de l’année précédente. Ici, la violence est devenue une condition de vie. Après le massacre sont venues la visite ministérielle, la réunion de crise et l’annonce de renforts ; rien de cela n’était là avant.

L’étonnement du natif de Madegoua contient toute la question. Une base à huit kilomètres, plus d’une heure d’assaut, et personne. Tant que l’État n’aura pas expliqué ce silence-là, ses annonces ne ramèneront personne au village.

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