« Je suis parce que nous sommes » : l’ubuntu à l’épreuve du pouvoir

« Je suis parce que nous sommes » : l’ubuntu à l’épreuve du pouvoir

4 octobre 2026

Issue des langues nguni d’Afrique australe, l’ubuntu a inspiré la transition sud-africaine, et la voici désormais inscrite au cœur du code de gouvernance des entreprises du pays. Une philosophie féconde, à condition de ne pas en faire un mythe.

Le mot appartient aux langues nguni, comme le zoulou et le xhosa, et se résume souvent par une formule que l’on doit au philosophe kényan John Mbiti, dans son ouvrage African Religions and Philosophy paru en 1969 : « Je suis parce que nous sommes ; et puisque nous sommes, je suis. » L’ubuntu postule ainsi que l’individu ne peut se réaliser pleinement que dans sa relation à la communauté. Transposée en politique, cette idée invite à repenser le pouvoir, la gouvernance et la justice, en plaçant la solidarité, la réconciliation et le bien commun au-dessus des intérêts individuels ou partisans.

Sa première conséquence touche à la conception même de la démocratie. Les systèmes occidentaux reposent largement sur le principe majoritaire : le camp qui recueille le plus de voix l’emporte, parfois au détriment des minorités. L’ubuntu privilégie au contraire le consensus et la délibération inclusive, à l’image de la kgotla, l’assemblée communautaire du Botswana où la discussion se poursuit jusqu’à l’émergence d’un accord. Il ne s’agit pas de diviser la société entre gagnants et perdants, mais de dialoguer jusqu’à trouver une solution qui préserve la cohésion du groupe ; le compromis n’y est pas une faiblesse, mais une victoire collective. Encore faut-il ne pas idéaliser le modèle, car l’exigence de consensus peut aussi servir à étouffer la dissidence ; son intérêt tient moins à sa forme historique qu’au principe qu’il incarne, celui d’une voix reconnue à chacun. C’est pourtant dans le domaine de la justice que l’ubuntu a trouvé sa traduction politique la plus célèbre. En 1993, la Constitution intérimaire sud-africaine s’achève sur un postambule devenu historique : les divisions du passé devront être surmontées par la compréhension plutôt que la vengeance, la réparation plutôt que les représailles, l’ubuntu plutôt que la victimisation. C’est d’ailleurs le premier texte officiel du pays à employer un terme africain. De ce principe naîtra la Commission de la vérité et de la réconciliation, présidée par l’archevêque Desmond Tutu, qui accorde l’amnistie aux auteurs de violations à motivation politique en échange d’une divulgation complète des faits. La logique n’est pas de punir, mais de réparer le tissu social ; la loi exigeait toutefois la vérité, non le repentir, et aucun auteur n’était tenu de demander pardon. En 1995, la Cour constitutionnelle invoque à son tour l’ubuntu pour déclarer la peine de mort inconstitutionnelle. L’héritage reste néanmoins discuté : certains philosophes reprochent à la Commission d’avoir instrumentalisé l’ubuntu pour faire du pardon une obligation morale pesant sur les victimes, au risque d’en trahir l’esprit.

L’ubuntu n’est pas resté cantonné au droit public : il a gagné le monde de l’entreprise. Dès 2016, le code King IV, référence de la gouvernance d’entreprise en Afrique du Sud, s’en réclamait pour exprimer l’idée d’une humanité partagée, et la Bourse de Johannesburg a intégré certaines de ses recommandations dans ses règles de cotation. Publié le 31 octobre 2025, son successeur, King V, va plus loin en faisant de la philosophie ubuntu-botho un principe fondateur, aux côtés de la citoyenneté d’entreprise et de l’inclusion des parties prenantes. L’idée est simple : une entreprise ne crée durablement de la valeur que si elle en crée aussi pour la communauté qui l’entoure. Cette logique se vérifie jusque dans l’économie populaire, à travers les stokvels, ces tontines sud-africaines où chaque membre verse une contribution régulière à un fonds commun : elles réunissent plus de 11 millions de personnes au sein de quelque 800 000 groupes, pour des flux annuels de l’ordre de 50 milliards de rands, et l’épargne de chacun y est mise au service de tous, selon une confiance réciproque qui tient lieu de garantie. Dans un tel cadre, la posture du dirigeant, politique ou économique, se trouve profondément redéfinie. Ni monarque ni technocrate, le leader devient le gardien de la communauté, dont la légitimité ne découle pas seulement de l’élection ou du mandat, mais de sa capacité d’écoute, d’empathie et d’intégrité. Si une partie de la population souffre, c’est l’ensemble du corps social, lui compris, qui s’en trouve affaibli.

Face aux crises de représentativité et à la polarisation qui fragilisent les démocraties, l’ubuntu offre une alternative stimulante. En rappelant que notre humanité est un projet collectif, il invite à concevoir des politiques centrées sur la dignité, la guérison des traumatismes historiques et la responsabilité partagée. Le risque serait d’en faire un slogan, invoqué pour justifier le consensus de façade ou le pardon imposé. Pris au sérieux, il rappelle simplement que la politique peut cesser d’être un combat pour le pouvoir et redevenir l’art de vivre ensemble.

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