Pendant longtemps, la santé en Afrique a été associée à une forte dépendance vis-à-vis de l’extérieur : médicaments importés, vaccins produits sur d’autres continents, équipements médicaux, financements internationaux pour lutter contre les grandes maladies infectieuses. Cette situation n’est pas qu’une question économique, elle touche directement à la capacité d’un continent à protéger sa population lorsqu’une crise survient.
La pandémie de Covid-19 a brutalement rappelé cette vulnérabilité : lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales ont été perturbées, l’Afrique a découvert les limites de sa propre capacité de production. Depuis, un changement de stratégie s’est clairement engagé. Plusieurs gouvernements africains, l’Union africaine, Africa CDC et l’Organisation mondiale de la santé placent désormais la production locale de médicaments, de vaccins et d’autres produits de santé au cœur de leurs politiques. L’objectif est de passer progressivement d’une logique de dépendance à une logique de souveraineté. Il faut être capable de produire davantage de ce dont les populations ont besoin, de financer une part croissante des systèmes de santé, et de disposer des capacités scientifiques, industrielles et réglementaires permettant de répondre aux crises. Le chemin reste cependant considérable : selon l’OMS Afrique, le continent produit aujourd’hui moins de 1 % des vaccins qu’il utilise. L’organisation a donc adopté, avec les États membres de la région, un cadre pour renforcer la production locale de médicaments, de vaccins et d’autres technologies de santé sur la période 2025-2035. L’enjeu ne se résume pas à construire des usines, il faut aussi des laboratoires, du personnel qualifié, des capacités de recherche clinique, des autorités réglementaires efficaces et des marchés suffisamment vastes pour rendre ces productions économiquement viables. Certains pays montrent déjà qu’une progression est possible. L’Algérie, par exemple, compte plus de 230 fabricants pharmaceutiques et produisait en 2025 environ 82 % de ses besoins localement, un chiffre salué par le directeur général d’Africa CDC, le Dr Jean Kaseya, comme un modèle pour le reste du continent. Ce cas ne peut pas être généralisé à l’ensemble de la région, mais il illustre concrètement ce que peut donner une politique industrielle appliquée au secteur de la santé.
La souveraineté sanitaire ne signifie d’ailleurs pas nécessairement tout produire sur place. Aucun pays ne dispose de l’ensemble des matières premières, technologies et compétences nécessaires à une médecine moderne. L’enjeu est plutôt de réduire les dépendances stratégiques, de diversifier les fournisseurs et de développer des capacités permettant de ne pas dépendre entièrement de décisions prises ailleurs.
Cette évolution concerne également le financement. Dans son Agenda pour la sécurité et la souveraineté sanitaire de l’Afrique (Africa’s Health Security and Sovereignty, AHSS), publié dans la revue The Lancet, Africa CDC estime que plus de 90 % des produits de santé utilisés sur le continent sont encore importés, tandis que l’aide extérieure destinée à la santé diminue dans le même temps. La question devient incontournable : comment financer durablement les systèmes de santé africains ? Une plus grande mobilisation des ressources nationales apparaît comme une nécessité, notamment pour garantir la continuité des programmes de prévention, de vaccination et de traitement à mesure que les financements internationaux reculent. La lutte contre le VIH constitue à cet égard un exemple particulièrement parlant. L’Afrique reste le continent le plus touché par l’épidémie, mais les progrès accomplis depuis plusieurs décennies sont considérables. Selon les données de l’ONUSIDA (aidsinfo.unaids.org), 82 % des personnes vivant avec le VIH sur le continent avaient accès à un traitement antirétroviral en 2024, contre 45 % dix ans plus tôt. Les nouvelles infections ont reculé de 71 % depuis leur pic de 1994, et les décès liés au sida de 75 % depuis leur pic de 2004. Il serait toutefois prématuré de parler d’éradication, car la même année, 26,5 millions de personnes vivaient encore avec le VIH en Afrique, et 4,8 millions n’avaient pas accès au traitement. L’ONUSIDA estime par ailleurs que la baisse des financements internationaux fragilise ces acquis. L’objectif d’éliminer le sida comme menace de santé publique d’ici 2030 reste donc atteignable sur le papier, mais il suppose des investissements continus dans la prévention, le dépistage, les traitements et l’accompagnement des populations. La véritable transformation est peut-être là. La souveraineté sanitaire africaine ne consiste pas à se couper du monde, mais à pouvoir choisir davantage, produire davantage et financer davantage. Elle suppose que les États deviennent progressivement capables de déterminer leurs priorités, de soutenir leurs chercheurs et leurs industriels, de développer leurs infrastructures et de garantir à leurs populations un accès durable aux soins. Le continent ne part d’ailleurs pas de zéro : il dispose d’universités, de chercheurs, d’entreprises pharmaceutiques, de professionnels de santé et d’institutions continentales qui développent déjà leurs capacités. Le mouvement est engagé, mais il reste long et inégal selon les pays.
La souveraineté sanitaire ne sera donc pas acquise par une décision politique ni par l’ouverture de quelques usines. Elle se construira sur plusieurs années, par l’investissement, la formation, la coopération régionale et la mise en place de marchés suffisamment solides. Une évolution importante est désormais visible, le continent cherche de plus en plus à ne plus être seulement un marché pour des produits fabriqués ailleurs, mais à devenir lui-même un acteur de leur production, de leur financement et de leur développement, probablement l’un des changements structurels les plus importants pour son avenir sanitaire.
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