Brasseries, laiteries, ateliers d’embouteillage : au Cameroun, l’industrie agroalimentaire découvre que sa plus grande menace ne vient ni de la concurrence ni des matières premières, mais du compteur électrique. Depuis 2024, une hausse tarifaire programmée grignote chaque année un peu plus les marges, et rien n’indique qu’elle s’arrêtera en 2026.
Dans les usines de brasserie, de boissons gazeuses ou de transformation alimentaire du Cameroun, une ligne budgétaire progresse plus vite que toutes les autres depuis deux ans : la facture d’électricité. Pour ces industries à forte intensité énergétique, où la réfrigération, la production de froid et le fonctionnement continu des lignes d’embouteillage représentent une part substantielle des coûts opérationnels, la trajectoire tarifaire fixée par le régulateur national dessine un défi de compétitivité durable et structurel. Depuis janvier 2024, les clients industriels raccordés en moyenne tension, environ 2 000 abonnés sur plus de deux millions que compte l’opérateur national, subissent ainsi une hausse progressive de 5 % par an pour les tranches de consommation comprises entre 0 et 3 mégawatts, et de 10 % par an pour celles comprises entre 3 et 10 mégawatts. Cette trajectoire, actée par une décision de l’Agence de régulation du secteur de l’électricité couvrant la période 2023-2026, répond notamment aux engagements pris par le Cameroun auprès du Fonds monétaire international, qui a conditionné certains financements à la suppression progressive des subventions énergétiques. L’ampleur du soutien public historique donne la mesure de l’ajustement en cours : entre 2012 et 2022, l’État camerounais a déboursé environ 300 milliards de FCFA pour contenir la hausse des tarifs facturés aux ménages et aux industries, un niveau de soutien devenu intenable dans un contexte de tension généralisée sur les finances publiques.
Le rattrapage engagé pourrait pourtant se prolonger bien au-delà de 2026, selon des sources internes au secteur électrique, le coût réel de production du kilowattheure resterait sensiblement supérieur au tarif encore facturé sur certaines tranches, avec un différentiel de l’ordre du double sur la tranche sociale. Cette vérité des prix, encore progressivement rétablie, laisse présager que la trajectoire haussière amorcée pour les clients industriels ira au-delà de l’échéance actuelle, à mesure que les autorités cherchent à réduire le déficit structurel du secteur, estimé à plusieurs milliards de FCFA chaque mois.
Le poids de cette instabilité énergétique ne se limite d’ailleurs pas à la seule facture. Selon le Groupement interpatronal du Cameroun (GICAM), les délestages et l’insuffisance chronique de l’offre électrique entraînent, pour certaines entreprises, des pertes de production pouvant dépasser 23 %. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de payer le courant plus cher : c’est aussi de pouvoir compter dessus. Or 2026 a marqué un tournant institutionnel majeur pour le secteur, l’État camerounais a repris le contrôle total de l’opérateur historique, rebaptisé Société camerounaise d’électricité (SOCADEL. En rachetant les parts détenues par le fonds britannique Actis, elle a hérité au passage de près de 800 milliards de FCFA de dettes accumulées. Cette renationalisation, présentée comme une reprise en main stratégique, place désormais l’État dans une position singulière, à la fois actionnaire, régulateur et premier client défaillant du secteur qu’il cherche à assainir.
Face à cette pression tarifaire, les industriels agroalimentaires disposent de marges de manœuvre restreintes à court terme. L’investissement dans l’efficacité énergétique, la récupération de chaleur sur les lignes de production ou l’optimisation des horaires de fonctionnement pendant les plages tarifaires les moins onéreuses constituent des leviers réels, mais leur impact reste marginal face à l’ampleur des hausses programmées. Le recours au solaire industriel, en complément du réseau national, progresse, mais il suppose des investissements en capital que toutes les structures ne peuvent mobiliser dans un contexte de resserrement du crédit bancaire. Sur le plan de l’offre, la mise en service complète de la centrale hydroélectrique de Nachtigal (420 mégawatts), dont le coût de production au kilowattheure reste nettement inférieur à celui des centrales thermiques, ouvre une perspective plus favorable à moyen terme. Encore faudrait-il que les gains de compétitivité qu’elle permet soient effectivement répercutés sur la grille tarifaire industrielle, et non absorbés par le désendettement de SOCADEL. Certains partenariats noués pour renforcer les capacités solaires dans le septentrion du pays illustrent, par ailleurs, une diversification progressive du mix énergétique national.
En attendant que ces investissements produisent leurs effets à l’échelle industrielle, les brasseurs et agro-transformateurs camerounais devront composer avec une équation à deux inconnues : une facture qui grimpe, et un opérateur national encore convalescent. Le premier poste de vigilance de leurs comités de direction, dans les années à venir, ne sera donc plus seulement le prix du courant, mais sa fiabilité.
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