Fabriquer des emplois, pas seulement des diplômés

Fabriquer des emplois, pas seulement des diplômés

6 septembre 2026

Agriculture transformée, industrie naissante, services numériques, marché continental : les chantiers qui décideront si la jeunesse africaine devient une richesse ou une frustration.

(2ème partie — [lien vers la 1ère partie])

L’Afrique a considérablement développé l’accès à l’éducation. L’université ne peut cependant pas, à elle seule, créer les emplois que l’économie ne produit pas. L’OIT constate que trois jeunes travailleurs sur quatre en Afrique subsaharienne n’ont pas accès à un emploi sûr, tandis que la BAD rappelle qu’entre 10 et 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail africain, alors que le secteur formel n’en absorbe qu’une fraction. La priorité devrait donc être moins de produire des diplômes supplémentaires que de transformer les économies elles-mêmes, et ce chantier se joue sur plusieurs fronts à la fois. Il passe d’abord par l’agriculture, irrigation, stockage, mécanisation, chaînes du froid, transformation agroalimentaire, accès aux marchés. Un cacao, une noix de cajou, une tomate ou un coton transformés localement génèrent potentiellement davantage de valeur et d’emplois que leur simple exportation à l’état brut. Il suppose ensuite un effort industriel : textile, agroalimentaire, matériaux de construction, pharmacie, équipements électriques, assemblage, recyclage, transformation des ressources naturelles constituent autant de filières susceptibles de faire émerger des chaînes de valeur régionales. La BAD identifie précisément l’industrialisation, les infrastructures, l’accès au financement et l’intégration commerciale comme des leviers essentiels. Les services modernes forment un troisième front, numérique, télécommunications, finance, logistique, tourisme, santé, éducation, services aux entreprises peuvent créer des postes qualifiés, à condition de ne pas céder à l’illusion d’une solution miracle. Le numérique suppose une électricité fiable, des connexions abordables, des compétences et des entreprises capables de grandir. En définitive, l’intégration économique du continent pourrait changer l’échelle du problème : la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) vise précisément à créer un marché suffisamment vaste pour que les entreprises africaines produisent au-delà de leurs frontières nationales.

Le continent dispose d’un atout que beaucoup d’économies vieillissantes n’ont plus : sa jeunesse. Mais une population jeune n’est une richesse que si elle peut travailler, produire, entreprendre et construire une vie autonome, car à défaut, le dividende démographique peut se retourner en source de frustration. La migration vers l’Europe en est l’une des manifestations, même si elle ne saurait être réduite au seul manque d’emploi, les conflits, persécutions, insécurité et autres facteurs y jouent également un rôle. En 2024, environ 70 000 personnes ont tenté la traversée de la Méditerranée centrale depuis la Libye, et au moins 1 800 d’entre elles y ont trouvé la mort ou ont disparu, la route la plus meurtrière des trois itinéraires méditerranéens, qui ont ensemble totalisé plus de 2 300 morts ou disparus sur l’année. Ce chiffre ne dit rien des autres itinéraires migratoires du globe et, à l’échelle mondiale, l’Organisation internationale pour les migrations a recensé, en 2024, plus de 8 700 décès ou disparitions de migrants, un record depuis le début de ses recensements en 2014. Ce sont, dans tous les cas, des minimums, tant les décès non documentés restent nombreux.

L’Afrique n’est donc pas condamnée à demeurer un continent de pauvreté et d’émigration. Mais le fameux « futur africain » ne deviendra réalité que si les économies passent d’une croissance essentiellement quantitative à une croissance créatrice de productivité et d’emplois. Le véritable indicateur à surveiller n’est finalement pas le taux de chômage, mais la capacité d’un jeune Africain à quitter l’école, trouver un travail correspondant à ses compétences, recevoir un salaire suffisant pour vivre, se loger, fonder une famille et envisager l’avenir sans devoir dépendre durablement de ses parents. C’est sur ce terrain, bien plus que dans les statistiques du chômage, que se jouera la véritable puissance africaine du XXIe siècle.

Retrouvez l’ensemble de nos articles Actualité

Recommandé pour vous

Actualité

Courant cher, marges minces : l’équation impossible des agro-industriels camerounais

Brasseries, laiteries, ateliers d’embouteillage : au Cameroun, l’ind…
Actualité

Le chômage que les statistiques ne voient pas

De Dakar à Lagos, des millions de jeunes travaillent sans jamais sortir de la pr…
Actualité

Dette, fusions, sélection : la tech africaine change de moteur

Le chiffre, à première vue, rassure. Selon les données compilées par Africa: The…