Photo Jean Level Ngopnang © Blue Ocean Group
Jean Lebel Ngopnang Fondateur de Blue Ocean group
AFRICA-CEO : Vous avez construit votre carrière au sein de grands groupes internationaux de télécommunications avant de rentrer au Cameroun pour fonder votre propre cabinet. Qu’est-ce qui vous a conduit à ce choix ?
Jean Lebel Ngopnang : L’envie de mettre une expérience accumulée sur plusieurs décennies au service du continent. J’ai travaillé pour Alcatel, puis pour Orange pendant quinze ans, au Cameroun, au Kenya et au siège parisien, et ensuite pour Ericsson. De retour au Cameroun en 2018, le constat s’est imposé rapidement : le secteur ne manquait pas d’opérateurs, mais d’une expertise locale indépendante capable d’accompagner les acteurs dans leurs choix stratégiques.. C’est ce vide que Blue Ocean Group cherche à combler. Mon principal client aujourd’hui est Camtel, l’opérateur historique du Cameroun, que nous accompagnons notamment dans la gouvernance de ses projets d’investissement et dans la mise en œuvre des directives nationales de maturation des projets.
AFRICA-CEO : Sur le continent, les trajectoires numériques sont très inégales d’un pays à l’autre. À quoi tient cet écart ?
Jean Lebel Ngopnang : La volonté politique, et la capacité à la tenir dans la durée. Là où un État décide que la transformation numérique est une priorité stratégique, le régulateur structure le marché, les appels d’offres publics intègrent des clauses de préférence nationale, les banques suivent parce que la visibilité est là. Un écosystème se construit. C’est ce que le Sénégal a réussi à faire, imparfaitement mais réellement, notamment grâce à des syndicats professionnels qui ont su imposer des exigences de transfert de compétences aux opérateurs étrangers. C’est ce que l’on observe au Rwanda, où la numérisation des services publics, de l’éducation, des marchés, procède d’une décision politique assumée et maintenue dans le temps, indépendamment des cycles électoraux. Ces exemples montrent que le problème n’est pas structurel au sens fataliste du terme. Les compétences existent. Les ingénieurs africains qui vont numériser le Sénégal ou transformer la Côte d’Ivoire en sont la preuve vivante. Ce qu’ils trouvent à l’étranger, ce n’est pas un environnement technologique supérieur, c’est un cadre institutionnel qui leur permet de travailler. À l’inverse, là où l’État s’abstient, les marchés restent fragmentés, les projets de structuration sont lancés puis abandonnés, et ces mêmes expertises finissent par s’exporter faute de trouver un terrain fertile à la maison. C’est une perte sèche pour le continent.
AFRICA-CEO : À l’échelle continentale, l’idée d’un marché numérique africain unifié refait régulièrement surface. Est-ce une perspective réaliste ou un horizon indéfiniment repoussé ?
Jean Lebel Ngopnang : C’est une nécessité, pas une option. La masse critique est le seul levier qui permette de négocier d’égal à égal avec les grands acteurs mondiaux. Il y a eu des tentatives : l’association des régulateurs francophones devait construire une régulation transverse pour les pays membres, sur le modèle de l’OHADA. Elle s’est transformée en réunion de coordination sans pouvoir réel. Les projets de fibre optique transafricaine, qui auraient dû relier Le Cap au Caire avec des transversales continentales, sont restés au stade de l’ambition. Tant que l’Union africaine ne joue pas pleinement son rôle de fédérateur sur le numérique, nous continuerons à acheminer nos données via des câbles étrangers, à des coûts qui pèsent directement sur la compétitivité de nos économies.
AFRICA-CEO : L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme le nouveau paradigme technologique mondial. Représente-t-elle pour l’Afrique une opportunité de rattrapage ou un risque de dépendance accrue ?
Jean Lebel Ngopnang : Les deux, simultanément. C’est un accélérateur formidable, parce que l’intelligence artificielle permet le leapfrog : on peut franchir des étapes que d’autres ont mises des décennies à parcourir. Mais c’est aussi un risque réel, parce que les modèles qui circulent aujourd’hui ont des biais culturels qui ne reflètent pas nos réalités. Si nous utilisons des outils conçus pour d’autres contextes, nous nous numérisons selon des logiques qui ne sont pas les nôtres. Le risque, c’est de reproduire avec l’intelligence artificielle ce qui s’est passé avec Internet : une adoption tardive et subie, qui nous a laissés consommateurs d’outils pensés ailleurs.
Ce qui aggrave la situation, c’est la vitesse. Avec l’intelligence artificielle, les positions se consolident beaucoup plus vite qu’elles ne l’ont fait avec Internet. Si l’Afrique n’entre pas dans cette dynamique maintenant, non pas comme consommatrice mais comme productrice de données, de modèles et d’usages adaptés à ses réalités, elle risque de se retrouver durablement dépendante de technologies qu’elle n’aura pas contribué à façonner. Et cette dépendance-là a un coût économique, mais aussi un coût souverain.
AFRICA-CEO : Pour conclure, que faudrait-il pour que l’écosystème numérique africain produise enfin des acteurs à dimension continentale ?
Jean Lebel Ngopnang : Trois conditions, en réalité. La première est réglementaire : il ne s’agit pas de fermer les marchés, mais de réserver des espaces où les acteurs locaux peuvent se développer avant d’affronter une concurrence internationale pour laquelle ils ne sont pas encore dimensionnés. La deuxième est culturelle : nous devons accepter de nous rassembler. Constituer des consortiums, mutualiser nos forces, répondre ensemble à des appels d’offres qu’aucun d’entre nous ne peut remporter seul. C’est une faiblesse que nous reconnaissons tous, mais que trop peu d’entre nous s’emploient concrètement à corriger. La troisième est institutionnelle : il faut une ambition continentale portée au plus haut niveau, par l’Union africaine en premier lieu. Le capital humain est là. Les compétences sont là. Ce qui fait défaut, c’est le cadre qui permet de les mobiliser à la bonne échelle et au bon moment.
C’est d’ailleurs dans cette perspective que s’inscrit l’un des projets sur lesquels je travaille actuellement. Je milite pour la création, dans nos pays, de parcs scientifiques et de réseaux d’innovation capables de rapprocher durablement les universités, les centres de recherche, les entreprises et les pouvoirs publics. Ces écosystèmes constituent, selon moi, des leviers essentiels pour accélérer l’innovation, soutenir le développement économique et renforcer la compétitivité de nos économies à l’échelle continentale.
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