Du cobalt congolais au nickel camerounais, Washington et Pékin se livrent une bataille sans précédent pour le contrôle des ressources africaines. Le continent a les cartes en main. La question est de savoir s’il saura les jouer.
Depuis le début de l’année 2026, les États-Unis ont franchi une nouvelle étape dans leur stratégie de sécurisation des minerais critiques. Après la conclusion d’un accord-cadre avec la République démocratique du Congo portant sur le cobalt, le cuivre et le lithium, Washington a étendu son intérêt vers le Cameroun. Le 30 mars 2026, le chargé d’affaires par intérim de l’ambassade américaine à Yaoundé s’est rendu au ministère des Mines, accompagné du haut-commissaire australien basé à Abuja. Un compte rendu officiel de l’ambassade, publié le 8 avril, confirmait l’objectif : renforcer la coopération et favoriser la mise en place de chaînes d’approvisionnement sûres et diversifiées. Au cœur des échanges figuraient le cobalt, le rutile et le nickel, trois ressources jugées hautement stratégiques par Washington dans sa course à l’autonomie vis-à-vis de Pékin. Derrière le langage diplomatique, l’enjeu est limpide : les Occidentaux entendent réduire leur dépendance à la Chine, qui contrôle aujourd’hui une part dominante du raffinage mondial des métaux stratégiques. L’Afrique subsaharienne, qui concentre une part considérable des réserves mondiales de minerais critiques, est ainsi devenue le terrain d’une compétition d’influence qui ne dissimule plus ses ambitions.
À Davos, lors du Forum économique mondial du 19 au 23 janvier 2026, le président Félix Tshisekedi a affiché une ambition sans équivoque : passer d’une économie d’extraction à une économie d’industrialisation durable. La RDC a soumis aux États-Unis une liste ciblée d’actifs, manganèse, cuivre-cobalt, or, lithium, en conditionnant implicitement leur accès à des engagements fermes sur la transformation locale et le transfert de technologies. Une posture souverainiste que résume avec netteté le vice-Premier ministre chargé de l’Économie, Daniel Mukoko Samba, également présent à Davos : « La RDC n’est pas seulement un marché à observer. Elle est une position stratégique à investir. »
La Chine, pour sa part, n’entend pas se laisser supplanter. Sa présence industrielle sur le continent : joint-ventures minières, infrastructures portuaires et ferroviaires, accords de troc « minerais contre routes » lui confère une avance structurelle que Washington ne saurait effacer par de simples mémorandums diplomatiques. En RDC, Chengtun Mining a annoncé le 7 avril 2026 un investissement de 300 millions de dollars pour acquérir, via sa filiale Preeminence Holdings, une participation indirecte de 30 % dans un gisement cuivre-cobalt situé à l’ouest de Kolwezi, dans la Copperbelt centrafricaine. En réponse, la société américaine Virtus Minerals a finalisé en mars 2026, avec l’approbation du ministère congolais des Mines, le rachat de Chemaf SA, opérateur des mines d’Étoile et Mutoshi dans la province du Katanga, pour un investissement total dépassant 700 millions de dollars. Ce qui marque une rupture avec les décennies précédentes, c’est la conscience croissante des gouvernements africains quant à la valeur réelle de leurs sous-sols. L’époque où un permis d’exploitation s’obtenait en échange d’une route bitumée et d’une poignée de main est révolue. Les États africains réclament désormais des contrats de partage de production rééquilibrés, des clauses de contenu local contraignantes et des conditions d’exportation qui favorisent la semi-transformation sur place plutôt que l’expédition de concentrés bruts.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale en minerais critiques pourrait doubler voire tripler d’ici 2030 dans un scénario de transition accélérée, sous l’effet conjugué de l’électrification des transports, du déploiement des énergies renouvelables et de l’expansion des infrastructures numériques. Batteries électriques, éoliennes, centres de données : tous sont grands consommateurs de cobalt, de lithium et de cuivre. Les acteurs qui auront sécurisé leurs approvisionnements au cours de la décennie 2020 seront en mesure de dicter les règles du jeu industriel mondial dans celle qui suivra. Pour les décideurs africains, l’heure n’est plus à la naïveté ni au nationalisme de façade. Il s’agit de bâtir une souveraineté minière véritablement opérationnelle : cadres juridiques robustes, agences de régulation compétentes, capacités de transformation financées et diplomatie économique assumée. L’Afrique dispose enfin d’un levier historique. Reste à savoir si elle dispose de la volonté politique pour s’en saisir pleinement.
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