Le pari africain de Meloni

Le pari africain de Meloni

17 mars 2026

Comment le Plan Mattei tente de s’imposer face à la Chine en Afrique

Du 3 au 6 mars 2026, la neuvième édition de l’Italia Africa Business Week réunit à Rome responsables politiques, chefs d’entreprise et institutions internationales pour transformer les ambitions du Plan Mattei en projets concrets. Deux ans après son lancement officiel au sommet de janvier 2024, l’offensive économique italienne en Afrique entre dans sa phase opérationnelle. Avec 1,3 à 1,4 milliard d’euros mobilisés pour 2025 et un engagement initial de 5,5 milliards d’euros sur trois ans, Rome tente d’imposer un modèle de coopération alternatif à la présence chinoise. Mais derrière les annonces et la diplomatie d’influence, la question demeure : le Plan Mattei est-il une stratégie cohérente ou un assemblage d’opportunités fragmentées ?

La Facilité de financement du Processus de Rome/Plan Mattei, approuvée en février 2025 par le Conseil des gouverneurs de la Banque africaine de développement, a été dotée d’une contribution initiale de 100 millions d’euros de l’Italie, complétée par un don de 25 millions de dollars des Émirats arabes unis, élargissant ainsi la base des contributeurs au-delà de Rome. L’Italie a par ailleurs annoncé une contribution de 366 millions d’euros au Fonds africain de développement dans le cadre de sa 17e reconstitution, confirmant son repositionnement stratégique auprès des institutions multilatérales. L’architecture financière repose sur un principe de levier : mobiliser les fonds publics pour attirer l’investissement privé vers des secteurs critiques, via la Plateforme de croissance et de résilience pour l’Afrique, l’Alliance pour l’infrastructure verte et le Fonds pour l’énergie durable. Contrairement aux prêts bilatéraux chinois, souvent opaques et adossés à des garanties souveraines, l’approche italienne se présente comme un modèle de financement mixte intégrant capitaux publics, capitaux privés et dialogue institutionnel, un positionnement destiné à séduire des États africains soucieux de diversifier leurs partenariats et d’éviter les pièges de la dépendance financière.

Le Plan Mattei cible quatorze pays africains dans des secteurs aussi divers que l’énergie, les infrastructures, l’agriculture durable, l’eau, la santé et la formation professionnelle. Parmi les projets emblématiques figure le corridor ferroviaire de Lobito, destiné à relier les zones minières d’Afrique centrale et australe à la façade atlantique via l’Angola. L’Italie y participe aux côtés de l’Union européenne, premier bailleur du projet avec plus de 2 milliards d’euros via le Global Gateway, et des États-Unis, avec un engagement de 300 millions d’euros au titre du Plan Mattei pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. L’Italie aspire également à jouer un rôle de pont énergétique entre l’Afrique et l’Europe, incarné par le gazoduc Enrico Mattei reliant l’Algérie à la rive nord de la Méditerranée. Cependant, Giovanni Carbone, directeur du département Afrique de l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI), juge le Plan insuffisamment structuré : interrogé en février 2026, il pointait l’absence de critères d’impact clairs et un portefeuille de projets qui ne s’aligne pas nécessairement sur les plans de développement nationaux des pays ciblés. « Il y a toujours le risque que ce soit une opportunité ratée », avertissait-il. Là où les investissements chinois s’appuient sur des infrastructures livrées rapidement, les projets italiens demeurent pour l’instant dispersés et limités en volume.

L’Italie se distingue par un discours centré sur le co-développement et la coopération horizontale. Lors du 39e sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba en février 2026, la Première ministre Giorgia Meloni a réaffirmé sa volonté de rompre avec les approches paternalistes du passé, présentant le Plan Mattei comme un modèle où l’Europe et l’Afrique progressent ensemble. Mais cette rhétorique bute sur une réalité structurelle : les instruments de financement, Cassa Depositi e Prestiti, SIMEST et SACE, sont conçus avant tout pour projeter les intérêts économiques italiens sur le continent. L’objectif affiché de réduction des flux migratoires traverse par ailleurs l’ensemble du dispositif, liant implicitement aide au développement et gestion des mobilités. Cette double finalité risque de cantonner le Plan Mattei à un instrument de politique intérieure plutôt qu’à un levier de transformation économique endogène pour les pays africains, ce que ne manquent pas de souligner les économistes et décideurs du continent, dont la voix reste largement absente des grandes messes romaines. Intégré au Global Gateway de l’Union européenne, le Plan a certes renforcé son ancrage institutionnel pour éviter la fragmentation des initiatives. Mais avec 5,5 milliards d’euros sur trois ans pour quatorze pays, il reste sans commune mesure avec les capacités chinoises, dont la présence économique sur le continent s’est construite patiemment depuis deux décennies à travers des milliers de projets d’infrastructure.

Pour les États africains, le Plan Mattei représente une opportunité réelle de diversification, à condition que Rome passe des annonces aux réalisations mesurables, intègre des clauses de contenu local et démontre que ses projets servent autre chose que des intérêts géopolitiques étroits. L’IABW 2026 marque une étape. Mais pour peser face à un concurrent aussi enraciné, l’Italie devra prouver ce que la Chine a mis vingt ans à établir : la crédibilité se construit sur le terrain, pas dans les discours.

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