L’Afrique à l’heure de l’IA : de spectatrice à architecte

L’Afrique à l’heure de l’IA : de spectatrice à architecte

24 février 2026

En 2024, des drones Zipline ont transporté sang et vaccins à travers les collines du Rwanda, réduisant de 51 % la mortalité maternelle par hémorragie post-partum dans les hôpitaux desservis. Ce n’est pas une promesse technologique. C’est déjà une réalité africaine. Pourtant, la question qui se pose au continent aujourd’hui n’est pas de savoir si l’IA peut transformer ses sociétés, elle le fait déjà, mais de savoir qui en écrira les règles, qui en bénéficiera, et qui en détiendra les clés.

L’Afrique est aujourd’hui à un tournant décisif. Alors que l’AI Action Summit de Paris, co-présidé par Emmanuel Macron et Narendra Modi en février 2025, a posé les premières pierres d’une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, le continent doit désormais définir sa propre trajectoire. Avec une population jeune, une créativité foisonnante et des besoins immenses dans des secteurs clés comme l’agriculture, la santé ou l’éducation, l’Afrique dispose d’atouts uniques pour s’imposer comme acteur structurant de cette transformation mondiale. Mais elle doit aussi affronter des défis structurels qui, s’ils ne sont pas relevés, risquent de la cantonner au rôle de simple consommatrice de solutions importées.

La dynamique démographique et économique du continent en fait un terrain privilégié pour le déploiement de l’IA. Au-delà des drones médicaux rwandais, des systèmes intelligents de gestion des récoltes améliorent déjà la productivité agricole, tandis que des plateformes d’apprentissage adaptatif répondent à la demande d’une jeunesse avide de connaissances. L’Afrique compte aujourd’hui neuf licornes technologiques, dont huit issues de la fintech, Flutterwave (3 milliards de dollars), OPay, Wave, ou encore Moniepoint, preuve que le continent peut engendrer des champions capables de rivaliser à l’échelle mondiale. Cette vitalité entrepreneuriale illustre une capacité d’innovation frugale, ancrée dans les réalités locales, que peu d’observateurs extérieurs avaient anticipée. Pour autant, cette dynamique ne pourra prospérer sans un cadre institutionnel solide et une vision continentale cohérente.

Une bataille géopolitique que l’Afrique ne peut pas se permettre de perdre

Sur le plan géopolitique, l’IA est devenue un champ de compétition stratégique. Les États-Unis et la Chine dominent le marché mondial des modèles et des infrastructures, tandis que l’Europe cherche à imposer un modèle fondé sur l’éthique et la régulation. Pour l’Afrique, l’enjeu est de ne pas rester spectatrice. Elle doit peser dans les débats sur la cybersécurité, la protection des données et la transparence des algorithmes, faute de quoi, elle risque de subir des standards imposés de l’extérieur et une dépendance accrue aux grandes puissances technologiques. Le risque est documenté : en 2024, les centres de données africains ne représentaient qu’environ 1 % du total mondial, et 83 % du financement des start-ups IA du continent se concentrait dans seulement quatre pays, Kenya, Nigeria, Afrique du Sud et Égypte. Sans stratégie concertée, l’Afrique pourrait voir ses données exploitées sans retombées équitables en retour. Adoptée en juillet 2024 par l’Union africaine lors de sa 45e session ordinaire à Accra, la Stratégie continentale sur l’IA constitue un premier socle commun. Comme l’a rappelé lors du dialogue de haut niveau d’Addis-Abeba en mai 2025 la commissaire de l’UA : « La prochaine génération d’architectes de l’IA doit être africaine, formée en Afrique, et œuvrer à résoudre les problèmes africains. »

La coopération triangulaire France–Inde–Afrique, formalisée dans le sillage de l’AI Action Summit de Paris et approfondie lors de l’India AI Impact Summit de New Delhi en février 2026, ouvre une voie concrète. L’expertise indienne en matière d’IA frugale, diagnostic médical à faible coût, outils agricoles résistants au climat, infrastructures numériques publiques à grande échelle, est directement transférable aux réalités africaines. La France, de son côté, se positionne comme facilitateur d’investissements européens et d’accès aux ressources de calcul, pour éviter que le continent ne se retrouve captif des infrastructures américaines ou chinoises. Pour les entreprises africaines, cette dynamique représente une plateforme d’alliances concrètes, où le continent n’est plus seulement bénéficiaire mais partenaire actif dans la définition des standards mondiaux.

En définitive, la question n’est pas de savoir si l’Afrique rejoindra la révolution de l’IA, mais à quelles conditions elle le fera. Trois leviers sont décisifs à court terme : d’abord, aligner les stratégies nationales sur le cadre continental de l’UA et l’opérationnaliser avec des financements réels, le Fonds africain pour l’IA annoncé à Kigali en avril 2025 à hauteur de 60 milliards de dollars doit passer de l’intention à l’exécution ; ensuite, investir massivement dans la formation et la rétention des talents, seule réponse durable à un continent qui ne représente encore que 3 % du vivier mondial d’experts en IA ; enfin, négocier des accords de souveraineté des données qui garantissent que les richesses générées par les données africaines restent sur le continent. L’Afrique a le choix entre subir un ordre numérique mondial qui se construit sans elle, ou co-écrire cet ordre en mobilisant dès maintenant institutions, entrepreneurs et société civile autour d’une stratégie assumée. Les talents sont là. L’énergie aussi. Ce qui manque encore, c’est la volonté politique de les coordonner.

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