Pendant longtemps, l’imaginaire urbain africain s’est résumé à quelques grandes capitales : Lagos, Nairobi, Abidjan, Dakar, Johannesburg. Des villes-monde, tentaculaires, bouillonnantes, parfois étouffantes. Mais depuis une quinzaine d’années, un autre mouvement, plus silencieux, redessine la carte du continent : l’essor des villes moyennes. Ces agglomérations de 100 000 à 1 million d’habitants, selon les définitions de l’ONU, deviennent des pôles économiques, sociaux et culturels de premier plan. Elles attirent entreprises, jeunes diplômés, investisseurs et migrants internes, tout en échappant partiellement aux excès des mégapoles. Dans l’ombre des capitales, une Afrique plus équilibrée est en train de naître.
L’urbanisation africaine reste l’une des plus rapides au monde. Selon les dernières données du rapport conjoint de l’OCDE, de la Banque africaine de développement et de Cities Alliance, le taux d’urbanisation du continent devrait passer de 54 % en 2020 à 65 % d’ici 2050. Mais cette croissance ne se concentre plus uniquement dans les grandes métropoles : elle irrigue de plus en plus les villes secondaires. Au Kenya, par exemple, des agglomérations comme Kisumu ou Eldoret ont vu leur population augmenter fortement depuis 2010, portées par l’enseignement supérieur, l’agro-industrie et les services. En Côte d’Ivoire, San Pedro ou Yamoussoukro se structurent autour du port, de l’administration et de nouvelles zones économiques. Au Sénégal, Thiès et Saint-Louis se développent en complément de Dakar, saturée et coûteuse. Ce rééquilibrage est en partie le résultat de politiques publiques volontaristes : décentralisation administrative, investissements dans les infrastructures régionales, zones industrielles délocalisées. Il est aussi porté par la saturation des grandes villes, où le coût du logement, la congestion et la pollution repoussent ménages et entreprises vers des territoires plus accessibles. Ce mouvement rappelle, toutes proportions gardées, ce qui s’est joué en Asie du Sud-Est dans les années 1990 et 2000, lorsque des villes comme Surabaya en Indonésie ou Chiang Mai en Thaïlande ont émergé comme alternatives crédibles à Jakarta ou Bangkok. En Amérique latine également, des agglomérations comme Medellín en Colombie ou Curitiba au Brésil ont su transformer leurs handicaps initiaux en atouts, grâce à des politiques urbaines innovantes et une gouvernance locale forte.
Contrairement aux métropoles dominées par les services financiers et le commerce international, les villes moyennes africaines reposent souvent sur une économie plus diversifiée et ancrée localement. Certaines se développent autour de l’agriculture et de la transformation alimentaire. Tamale, au Ghana, devient un hub agro-industriel pour le nord du pays, avec des investissements dans le riz, le maïs et l’élevage. D’autres misent sur l’industrie légère : Sétif en Algérie, ou Meknès au Maroc, combinent manufactures, logistique et formation technique. Les services jouent également un rôle croissant. Les universités régionales, les hôpitaux et les centres de formation attirent une classe moyenne émergente. Cette dynamique de diversification économique s’observe également dans plusieurs capitales qui, bien que désormais métropoles à part entière, ont su développer des pôles sectoriels spécialisés au-delà des services financiers traditionnels. L’un des atouts majeurs de ces agglomérations tient à leur cadre de vie. Moins de trafic, des loyers plus abordables, des distances plus courtes, un rapport plus direct à la nature. Beaucoup de jeunes professionnels choisissent désormais ces villes pour lancer leur carrière ou fonder une famille. Toutefois, cette attractivité reste fragile. Les infrastructures peinent souvent à suivre la croissance démographique : réseaux d’eau irréguliers, gestion des déchets insuffisante, transports publics limités. Selon la Banque mondiale, de nombreuses villes secondaires manquent encore de planification urbaine intégrée, ce qui entraîne une expansion informelle rapide. Le défi est donc double : accompagner la croissance sans reproduire les erreurs des grandes métropoles, et éviter que ces territoires ne deviennent à leur tour ingérables. Paradoxalement, ces contraintes ont stimulé l’innovation. Dans plusieurs villes moyennes, des solutions locales émergent : mini-réseaux solaires communautaires, systèmes de transport par motos-taxis organisés, plateformes numériques de services municipaux. Au Nigeria, Ibadan et Abeokuta voient se multiplier des start-up agro-tech reliant producteurs ruraux et marchés urbains. Au Burkina Faso, certaines agglomérations expérimentent des projets de gestion participative des déchets avec des coopératives locales. Ces initiatives restent souvent modestes, mais elles témoignent d’une créativité pragmatique. L’essor de ces agglomérations redéfinit aussi les équilibres politiques. Elles deviennent des espaces de pouvoir local, avec des maires plus influents, des élites économiques régionales et des mouvements citoyens actifs. Dans plusieurs pays, la décentralisation budgétaire, encore inégale, conditionne la réussite de ces territoires. Là où les collectivités disposent de ressources et d’autonomie, les résultats sont visibles. Ailleurs, le développement reste dépendant des arbitrages de la capitale.
Tout n’est pas idyllique. Certaines villes moyennes prospèrent, d’autres stagnent. Les disparités régionales restent fortes, notamment entre zones côtières et intérieures, ou entre pays stables et fragiles. De plus, la dépendance à un seul secteur, par exemple l’extraction minière, peut rendre certaines agglomérations vulnérables aux chocs économiques. L’histoire récente de villes minières en Afrique australe rappelle combien une économie locale peut s’effondrer lorsque les cours chutent.
L’essor des villes moyennes africaines marque une étape importante dans la transformation du continent. Elles offrent une alternative crédible aux mégapoles, combinant opportunités économiques et qualité de vie, tout en restant profondément connectées à leur territoire. Si les gouvernements, bailleurs et investisseurs parviennent à accompagner cette dynamique par des infrastructures durables, une planification rigoureuse et une véritable décentralisation, ces villes pourraient devenir le cœur battant d’une Afrique plus équilibrée. L’avenir du continent ne se jouera peut-être plus seulement à Lagos ou Nairobi, mais aussi à Kisumu, Tamale, Thiès ou San Pedro. Une révolution urbaine discrète, mais déterminante, est déjà en marche.
Retrouvez l’ensemble de nos articles Décryptage